Madeleine Delbrêl : La foi à l’épreuve de l’athéisme

« L’Eglise ne vit pas avec son temps ! », « Les catholiques sont des réactionnaires Moyen-Âgeux… » ; ces remarques, bien que peu éclairées, sont toutefois de plus en plus fréquentes. Pourtant l’Eglise compte un grand nombre de « témoins » qui, dans leur contexte respectif, ont marqué leur époque par la temporalité de leur foi. Ainsi, saint Damien de Molokai, saint Maximilien-Marie Kolbe ou, plus récemment, l’Abbé Pierre, ont démontré que, si l’Eglise n’avait pas le monopole de l’altruisme, elle savait néanmoins se rendre utile et évidente pour ses contemporains. Malgré cela, depuis plusieurs mois, pour ne pas dire plusieurs années, nous pouvons observer une augmentation progressive mais évidente de l’athéisme en France. Sous couvert d’une volonté légitime de laïcité et au nom de la république, on constate que les religions ont de moins en moins la possibilité de s’exprimer et nos dirigeants, ainsi que les relais médiatiques, confondent bien volontiers la notion d’état laïc avec celle d’un état « areligieux ». Cette idée d’état « sans Dieu » n’est pas vraiment nouvelle : des politiques ou courants de pensée qui ont jalonné l’histoire du XXème siècle, tels que le bolchevisme, le léninisme, le marxisme… en ont fait leur fer de lance, en ex-URSS bien sûr, mais également dans de nombreux autres pays dont la France. Ainsi, dans les années 1900, en région parisienne, il était de bon ton d’être athé et, par voie de conséquence, plutôt mal vu d’être catholique. Parmi les témoins de cette période, une certaine Madeleine Debrêl a su s’adapter et faire de sa foi un atout majeur afin de répendre la Parole. Véritable exemple pour nos temps troublés, ses écrits restent étonnemnent d’actualité malgré le siecle qui nous sépare. En ce sens, elle se révèle être une excellente conseillère au service de la nouvelle évangélisation.

Biographie rapide

Madeleine Delbrêl nait à Mussidan en Dordogne le 24 octobre 1904 au sein d’une famille indifférente à la religion. À l’âge de dix-sept ans, son athéisme est radicale et profonde mais, en trois ans, suite à la rencontre d’un groupe d’amis chrétiens et à l’entrée chez les dominicains de Jean Maydieu à qui on la voyait fiancé, elle prend en considération la possibilité de Dieu. Cette démarche, qu’elle fonde sur la prière et la réflexion aboutit à la foi vers l’âge de vingt ans.

Elle écrira :

« Je décidai de prier.
Dés la première fois je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme.
Je l’ai fait ce jour-là et beaucoup d’autres jours et sans chronométrage.
Depuis, lisant et réfléchissant, j’ai trouvé Dieu ;
mais en priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante,
et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne. »

De 1932 à 1937 elle mène des études d’assistante sociale durant lesquelles elle déménagera à Ivry-sur-Seine. Très active, elle travaille dans la banlieue ouvrière, à Ivry, où œuvre une municipalité communiste. Elle se confronte alors avec l’athéisme marxiste, n’hésitant pas, à contre-courant, à annoncer l’Évangile. En matière de travail social, elle rappelle la nécessité de développer des actions collectives en vue de faire évoluer les politiques sociales. De santé fragile, elle doit souvent s’arrêter. Ses compagnes la trouvent sans vie à sa table de travail le 13 octobre 1964.

Une cause en béatification pour Madeleine Delbrêl a été introduite à Rome en 1990 par monseigneur François Frétellière, ancien évêque de Créteil.

La suite de ce post n’est pas une biographie au sens exhaustive du terme mais une étude basée sur les écrits de Madeleine Delbrêl tirés d’une conférence de Madame Anne-Marie Viry (Association des amis de Madeleine Delbrêl)

I – Faiblesse et fragilité de la foi à l’épreuve de l’athéisme : quelques constats

1.1 Regard chrétien sur l’athéisme

Madeleine connait bien l’athéisme qu’elle a vécu de l’intérieur et elle l’a observé dès 1933 à Ivry. Le communisme, avec son côté tapageur n’est pas celui qu’elle craint le plus mais plutôt celui constaté dans les milieux scientifiques, l’athéisme du silence.

« Un péril majeur s’approche de l’Église sans bruit : le péril d’un temps, d’un monde où Dieu ne sera plus nié, pas chassé, mais exclu, où il sera impensable ; d’un monde où nous voudrons alors crier son Nom mais où nous ne pourrons pas pousser ce cri, parce que nous n’aurons plus de place où mettre les pieds. » (Athéismes et évangélisation, p. 120)

Elle souligne notamment dans : « L’athée existe-t-il ? » que le chrétien porte souvent un regard faussé sur l’athée :

« Quand on n’a pas le sens du « don de Dieu », don de sa révélation, don de sa vie, on ne peut avoir le sens de l’athée. Quand la foi en Dieu est confondue avec le bon sens, l’athée est confondu avec le « fou » (je l’ai entendu affirmer). L’athée est alors hors du monde humain pour le chrétien. Si celui-ci ne va pas jusqu’à diagnostiquer une tare mentale chez l’athée, il accuse en lui une monstruosité morale – non objective, mais subjective. Le plus souvent le chrétien ne « croit pas » à l’athée, à sa possibilité. Dans tous les cas il ne réalise que bien, bien rarement ce qu’est un homme pour lequel il n’y a pas de Dieu, un homme qui n’a pas choisi que cela soi ainsi, mais auquel les choses ont été montrées, démontrées ainsi. Le chrétien ne peut alors réaliser davantage la famine essentielle de cet homme, famine souvent inconsciente, celle de quelqu’un qui ne « sent plus sa faim » mais qui meurt d’inanition par tout une part de lui-même. » (Ath. et Év., p. 125)

Elle parle en connaissance de cause ; elle sait que si le chrétien est une « hypothèse vivante de Dieu ». Dieu est pour l’athée « une hypothèse trop improbable pour être retenue ou trop absurde pour n’être pas rejetée d’avance. Les athées sont les « non fidèles » d’une foi qui ne leur a jamais été annoncée, même si elle leur a peut-être été enseignée. » Elle sait que cette privation de Dieu est pour eux la pire des famines :

« La plus mince notion de Dieu est pour le monde davantage que tous les instituts de recherche, que toutes le bibliothèques rassemblées. Il faut que quelqu’un le dise : dans un monde où cette hypothèse serait liquidée, les assiettes seraient peut-être pleines, les maisons nombreuses, les bibliothèques opulentes… mais, manquant de son minimum vital, la raison humaine, environnée de ces trésors, mourrait de faim et de désespoir. A ce désespoir de la raison, nous ne voulons pas travailler. » (Ville marxiste, p. 113)

1.2. Causes du dépérissement de la foi

Il y a souvent chez le chrétien une confusion entre la foi et une mentalité faite d’a priori :

« Quand des vérités de foi deviennent des opinions si communes que la foi au Dieu de l’Evangile est confondue avec le bon sens, comment réaliser que la foi est une science donnée par Dieu à qui lui plait ?Quand la « morale » évangélique est alignée à une conception commune de l’honnête homme, comment réaliser que la foi réclame de chacun de nous une conversion, un bouleversement si total qu’il est un retournement de nous-mêmes ? Quand tout semble concourir à démontrer que nous avons hérité de la foi comme nous la lèguerons nous-mêmes, comment pouvoir réaliser que notre foi n’est pas à nous, et que tous les biens moraux du monde sont insuffisants pour l’acheter ? Tout cela réuni fait que nous sommes amenés (…), à perdre de vue peu ou beaucoup, ce qu’est la foi.(…) Cet obscurcissement de la foi fragilise et paralyse notre vie de foi. Croire c’est tout ensemble savoir et vivre. Dès que nous oublions un tant soit peu ce que la foi nous apprend, notre vie de foi périclite, s’anémie, va au ralenti. Perdre de vue combien la foi est un don de Dieu coupe le souffle à notre vie chrétienne. Dans la mesure où nous nous prenons pour des bien-nantis, des propriétaires de biens surnaturels, nous ne les désirons pas. Par manque de désir et d’espérance nous subissons une asphyxie lente.» (Ath. et Év. pp. 160-161)

Par suite de cette mentalité trompeuse, notre foi est pour ainsi dire « naturalisée » par nous (par opposition à une foi surnaturelle), ce qui conduit à une réduction (un « ratatinement ») de notre vie chrétienne :

« La croyance en Dieu Père tout puissant créateur n’est pas saisie comme un don de Dieu ; elle n’est pas vécue comme reçue ; demandée au fur et à mesure où on doit la vivre. Elle est comme naturalisée. Nous sommes, alors démunis de vigueur surnaturelle pour être les disciples de Jésus, Fils de Dieu. Notre vie, même si nous la voulons évangélique, accentue toute la traduction humaine du message de Jésus mais c’est comme une traduction faite par un enfant qui traduit les mots et ne perçoit pas leur sens. Notre incorporation à Jésus dans son corps qui est l’Eglise, les lois de ce corps, son activité, subiront la même réduction de notre prise de conscience. (…) L’Eglise nous occupera plus par ce qu’elle explique que par son mystère ; plus par ses obligations que par les nécessités qu’entraîne sa relation au Père Tout-Puissant, nécessités dont les obligations ne sont que les conséquences. C’est donc alors tout ce qui est le plus extérieur, le plus relatif, qui devient le plus “cru” pour nous. Au contraire ce qui est essentiel, absolu, est moins cru parce que admis a priori par notre mentalité. » (Ath. et Év. pp 103-104)

La conséquence peut être désastreuse :

« Il n’est pas alors surprenant de voir se produire des effondrements, celui d’un militant celui d’un mouvement, celui d’un milieu. Comme au barrage de Malpasset, le travail d’art extérieur peut rester intact si le point d’ancrage n’est pas le roc, mais un roc poreux, mêlé d’autre chose ; elle cède et le désastre extérieur est seulement sa conséquence. » (Ath. et Év., p. 105)

Nous subissons nous-mêmes un dépérissement partiel de notre foi :

« D’où le dépérissement partiel d’une vie de foi partiellement pratiquée, non exercée, bref, existante, mais non totalement vivante. Vie intérieure devenant exploitation de biens personnels. N’aspirant pas de nécessité vitale à ce que Dieu propose et donne. Prière lésée de ses fondements d’adoration. Le Christ et son Evangile n’étant plus assez une source de vie et devenant trop un capital de vie. » (Ath. et Év. p. 122)

Les obligations prennent le pas sur la vie surnaturelle :

« On glisse du réalisme des nécessités vitales surnaturelles aux obligations qui les traduisent suivant les lieux et suivant les temps (…) L’expression extérieure même parfaite de la foi devient fragile à l’extrême quand la foi qu’elle exprime est dévitalisée. » (Ath. et Év. p. 123)

1.3. Une foi altérée est incapable d’évangéliser

Cette foi altérée ne peut annoncer la « bonne nouvelle » :

« Nous défendons Dieu comme notre propriété, nous ne l’annonçons pas comme la vie de toute vie, le prochain immédiat de tout ce qui vit. Nous ne sommes pas les informateurs de la nouveauté éternelle de Dieu ; mais des polémistes défendant une vision de la vie à faire durer. Aussi, serait-il inutile d’être assez proches pour être entendus, de parler la langue de nos semblables, de leur être présents et existants si, toutes ces conditions étant remplies, nous n’avions pas retrouvé nous-mêmes le message total que nous avons reçu et que nous avons à transmettre. » (Ath. et Év. p. 127-128)

La fragilité de la foi vient aussi de ce que, facteur aggravant que Madeleine a dénoncé à Ivry, les chrétiens vivent entre eux :

« Des générations, où les chrétiens vivaient avec des chrétiens, avaient transformé (…) la vie de l’Église militante en vie de caserne. (…) Là où les temps actuels réservaient des coups à la vie chrétienne, nous n’avions pas de muscles, là où il fallait savoir lutter, nous avions surtout appris à discuter. C’est cette vie de foi atrophiée de ce qui est elle-même, alourdie parfois d’apports étrangers qui fut déconcertée dans les milieux athées contemporains, c’est elle qui donne des signes impressionnants de faiblesse, c’est elle qui nous fit croire (…) que la foi réelle était inviable là où elle devait être annoncée. La vraie vie de foi elle tient et se développe en milieu athée. » (La question des P.O. p. 218)

Donc, constate Madeleine, cette vie de foi souvent atrophiée et refermée sur elle-même est trop faible pour réagir et évangéliser les milieux athées ou déchristianisés, alors qu’une vraie vie de foi tient et se développe en milieu athée. Mais qu’est-ce que cette vraie vie de foi ?

II – Nous avons besoin d’être enseignés sur la vraie nature de la foi

2.1 Nécessité d’une révision de foi et d’une redécouverte des réalités surnaturelles

C’est une nécessité absolue et urgente :

« Au chrétien qui doit vivre parmi les incroyants et de ce fait devra évangéliser, une révision de foi est indispensable. Nous avons un besoin urgent de regarder à neuf les réalités immuables de la foi (…). Révision de foi dans la perspective d’ici et d’aujourd’hui. Cette perspective immédiate, momentanée est dans un mouvement constant, comme les images d’un film. La foi est le fil à plomb. Elle est étrangère au temps mais ne sert que dans le temps dont elle permet d’évaluer les perspectives. La perspective des incroyants est le plus souvent opposée à la perspective normale du chrétien, membre vivant de l’Eglise. Comme l’enfant dans le corps de sa mère, notre milieu vital, en tant que chrétiens, est l’Eglise, son organisme, sa vie propre. C’est dans ses profondeurs intimes que nous rencontrons, connaissons, aimons Jésus-Christ. Et c’est par Jésus-Christ et en Jésus-Christ que nous accédons à la vie même de Dieu. » (Ath. et Év. p. 105)

Nous avons besoin de nous laisser enseigner par l’Église pour acquérir un « réalisme surnaturel ».

« Il s’agit de nous donner un réalisme surnaturel vis-à-vis des réalités surnaturelles. Ce sont toujours les mêmes qui paraissent oubliées : la foi est un don de Dieu ; la foi en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; la loi suprême de la charité (…) Pour que ces réalités soient réalistes pour nous, il faut à nouveau nous les annoncer, nous les enseigner là où nous sommes, comme l’essentiel de ce que nous avons à annoncer nous-mêmes, le plus possible dans les termes où nous devons l’annoncer. » (La question des P.O. p. 182)

1er fondement : la foi est un don de Dieu, une grâce

Pour l’expliquer à des jeunes (dans un très beau texte : « Lumière et ténèbres ») Madeleine part du contraste entre la lumière de la foi qui nous habite et les ténèbres de l’athéisme qui nous entourent.

« Quand le chrétien pénètre à l’intérieur de la mentalité de ses frères, il est au contact de ténèbres d’une densité extraordinaire. Cette densité s’accroît pour le chrétien, par le contraste de la Lumière qu’il porte en lui. Cette densité s’accroît encore par contraste avec la lumière chassée de milieux entiers de l’humanité. Aussi, plus le chrétien recevra en lui-même la lumière de Dieu, plus ce contraste deviendra tragique. » (La femme, le prêtre et Dieu, p. 200)

Pour elle, les contacts avec l’athéisme, l’incroyance, l’indifférence, loin d’être dangereux, devraient être « générateurs d’une foi vitalisée, dilatée pour recevoir plus de lumière » :

« Ces contacts (avec l’athéisme) nous amènent à ne pas considérer le don de la foi… comme un fait auquel nous serions habitués, mais comme un trésor extraordinaire et extraordinairement gratuit. Ils nous apprennent à être éblouis de la grâce, … à percevoir puis à vivre l’état d’âme du néophyte que nous avons été trop inconsciemment souvent. Ils nous révèlent une profondeur d’action de grâces que nous n’aurions pas connue sans eux. » (La femme, le prêtre et Dieu, p. 201)

Nous avons aussi à apprendre que la foi est étrangère au monde ce que nous oublions souvent en essayant de l’accommoder à nos contemporains quitte à l’édulcorer.

« Si le dynamisme de la foi tend indéfiniment à chaque homme de tous les confins du monde, la foi vient indéfiniment de Dieu et indéfiniment comme une étrangère. » (La question des P.O. p. 111)

2ème fondement : la foi nous est donnée pour être partagée et annoncée

Le point central pour la grande missionnaire est que notre vie pour être apostolique doit être pleinement chrétienne :

« Le fil central est que notre vie ne peut être apostolique que si elle demeure pleinement chrétienne, qu’elle ne peut être chrétienne en milieu incroyant qu’en étant vigoureusement apostolique. Cela entraîne que la vocation chrétienne de chacun de nous doit se déchiffrer par nous dans les besoins apostoliques de notre prochain et de notre temps, de notre milieu et du monde. » (La question des P.O. p. 183)

La charité ne nous permet pas de renoncer à évangéliser, mais nous avons besoin d’être aidés.

« Il s’agit d’une obligation absolument prioritaire ; d’une certitude de la volonté de Dieu sur nous. A l’intérieur même de nos conditions de vie, nous sommes côte à côte avec un prochain qui n’a pas été évangélisé ou ne se souvient pas de l’avoir été. Le Seigneur ne nous charge pas de convertir mais il nous a ordonné d’évangéliser. C’est une des obligations de l’amour fraternel et donc de l’amour de Dieu ; et dans toutes les obligations de la charité, c’est la plus grave. Nous avons besoin d’être aidés (…) à trier les vraies et les fausses obligations, à croire davantage et mieux. Nous voyons peu le manque ou l’absence de foi parce que nous avons nous-mêmes peu de foi. » (La question des P.O. p. 185)

Or, la vie missionnaire est la ‘ mise en acte’ des vérités de la foi :

« Si l’Église ne nous enseignait pas les vérités que Dieu nous a révélées, nous ne pourrions pas les croire, ni en vivre pour l’excellente raison que nous ne les connaitrions pas (…) Notre vie missionnaire est la mise en acte de vérités de foi. Il est nécessaire pour nous de croire, de savoir ce qu’elles sont et comment elles s’ordonnent. Il est nécessaire que nous sachions ce que ces vérités entraînent dans la vie où elles sont faites pour être vécues comme éducation et comme formation.» (La question des P.O. pp. 106-107)

La foi nous ayant été donnée pour être partagée et annoncée, la charité exigeant l’apostolat comme une priorité, nous avons à évangéliser mais comme nous avons été souvent déformés, nous avons à faire un apprentissage pratique de notre vie de foi

2.2. Apprentissage pratique de la vie de foi

Le risque selon Madeleine est que nous cantonnions la vie surnaturelle dans une vie spirituelle raffinée ; la vie intérieure à l’intérieur ; la sainteté dans notre perfectionnement. Il nous faut savoir que la foi n’est pas cela, mais un savoir-faire pour aimer Dieu.

« La foi n’est pas une industrie de luxe, elle est un savoir faire pour aimer Dieu en travaillant pour Dieu au travail de Dieu. Dans ce travail qui appartient à Dieu, nous sommes chargés de tâches précises car c’est Dieu qui commence et achève tout. Lui agit sans cesse, il ne nous donne pas le loisir de bricoler. » (La question des P.O. p. 193)

Dieu agit et nous aussi nous avons à agir et à faire la volonté de Dieu.

« Il arrive que nous recevions une formation à ‘agir’, à poser des actes foncièrement chrétiens. Ce sur quoi nous ne sommes pas enseignés, c’est sur ‘faire’. A tel point que faire la volonté de Dieu est devenu pour nous… la subir ; que notre grand maximum est de l’accepter. Pourtant faire la volonté de Dieu, çà devrait être faire des faits, faire en faits la volonté de Dieu. On ne nous enseigne pas ce que ces faits devraient avoir en commun pour être réellement des faits surnaturels. [On ne nous dit pas que] la foi est incapable de nous faire faire autre chose que des actes humains corrects temporellement et localement. Ce sont ces actes-là qu’elle acclimate à l’éternité, qu’elle apprivoise à Dieu (…) Nous perdons notre temps à discuter de l’indiscutable. Il nous faudrait un enseignement [sur] ce avec quoi on fait la volonté de Dieu. Non des principes, mais des lois vitales dont nous puissions appliquer la connaissance aux circonstances comme l’électricien applique les lois de l’électricité en posant une prise de courant. Cet enseignement devrait rassembler aussi bien l’étude des lois éternelles que les observations indispensables qui indiquent où les appliquer. » (La question des P.O. pp. 185-186)

Nous avons aussi à faire l’apprentissage de la présence au monde :

« Ce que la paroisse doit proposer (…) c’est ce qui la rend la plus étrangère au monde : sa foi. Mais pour que [|son] message soit compris, il faut que ceux qui l’annoncent… veuillent être unis aux hommes de ce monde comme des frères d’un même sang et d’un même destin ; qu’ils soient étrangers à cause de leur foi mais en rien à cause d’eux-mêmes. » (La question des P.O. p. 172)

Ca ne sera possible qu’avec une foi vive et nue :

« Seule la foi vive et nue peut nous permettre d’être les contemporains authentiques des hommes au milieu desquels nous vivons (…). Il s’agit de travailler dans un monde qui change sans cesse à une rédemption qui ne change pas et d’annoncer à des gens qui sont notre prochain d’aujourd’hui l’Évangile de toujours. » (La question des P.O. p. 199)

Seule une foi vive et nue peut permettre d’être témoin de l’Évangile ; mais une telle foi, pour Madeleine, passe par notre conversion.

III – Il n’y a pas de foi vive et apostolique sans conversion.

Dans la dernière conférence qu’elle prononce en septembre 1964 (cf tome X des O.C. : « La question des prêtres ouvriers »), Madeleine, la grande mystique missionnaire, résume ainsi pour des jeunes l’essentiel de la « Leçon d’Ivry », c’est-à-dire de son expérience de 30 ans dans le milieu athée d’Ivry :

« Voici pour moi l’essentiel de la leçon d’Ivry : apprendre qu’un milieu athée n’est pas totalement un mauvais lieu où [des] tentations tendent [des] embuscades à la foi, mais une terre de conversion où Dieu a prévu des épreuves qui, choisies par Lui, reconnues par nous, feront de notre foi, là même où elle doit lutter, la foi saine et vigoureuse que Jésus-Christ nous a donnée. » (La question des P.O. p. 211)

3.1 La foi est un combat

Le milieu athée, souligne-t-elle, est une « terre de conversion » à cause de l’état de contradiction permanent entre le monde et le Royaume.

« Partout le Royaume des cieux ne souffre-t-il pas violence ? Cette violence ne traverse-t-elle pas et ne transperce-t-elle pas le monde d’un bout à l’autre et de part en part là où le Règne de Dieu bute sur le Prince du « Monde » ? Là où la Rédemption bute sur le péché ? Tant que la foi n’y parle pas haut et clair, le monde peut garder une ambigüité apparente. Dès que la foi lui est manifestée, le monde cesse d’être ambigu, le « Monde » qui se cache en lui se manifeste, contradictoire à la foi. Mais cet antagonisme nous savions qu’il ne se dessine pas planant idéalement sur le monde. Chaque chrétien sait qu’il est traversé et transpercé par lui, toujours libre d’y choisir Dieu, souvent dans des choix quotidiennement rencontrés. » (La question des P.O. p. 117)

Dans ce combat violent – que Madeleine représente souvent, par l’image saisissante et vertigineuse des 2 abîmes (qui lui est inspirée par Jean de la Croix) – nous avons à nous déterminer, à faire un choix, à nous convertir :

« S’il fallait imaginer le schéma de notre situation missionnaire, il faudrait figurer une ligne de crête tracée à chaque instant en nous et devant nous. Aigüe, elle est l’aboutissement de deux versants. Contradictoires, ils se rejoignent en nous. L’un prend racine dans la promesse de Dieu ; l’autre descend jusqu’au refus de Dieu (…) Tout est visible dans une perspective déconcertante. Nous comprendrons que si ces deux versants semblent monter à l’assaut l’un de l’autre, leur rencontre aura le nom que nous porterons nous-mêmes quand ils se rejoindront en nous. Notre situation missionnaire se nommera ou bien ‘ Je ne sers pas’ ou bien ‘Dieu qui sauve’ ». (La question des P.O. pp. 120-121).

Dans une lettre à Mgr Glorieux pour le Concile (tome VIII), Madeleine l’exprime en disant que nous sommes « la jointure » du monde et du royaume et que c’est dans cette situation inconfortable que nous sommes appelés à croître dans la foi :

« Notre condition normale est d’être nous-mêmes la jointure du monde et du Royaume des cieux. Cette situation normale est pour nous un état violent. Nous y sommes pour y croître dans la foi, nous le devons et nous le pouvons. Nous y sommes pour annoncer la foi, nous le devons et nous le pouvons. Si nous essayons de seulement garder la foi, de seulement rester chrétiens, notre foi dépérit souvent et souvent nous ne restons pas authentiquement chrétiens. Le statu quo, quand on y regarde de près semble être pour nous l’attitude la plus meurtrière ; peut-être parce que, par rapport à la foi – c’est si l’on peut dire ! – contre-nature ! En tout cas, j’en ai acquis la quasi certitude auprès des communistes. » (Ath. et Év., p. 101)

Il faut apprendre, dit-elle, que la foi dans l’Église, si elle est militante, est un combat violent et c’est aussi la situation de chaque baptisé que l’Évangile appelle dès son début à la « métanoïa », à un retournement. Mais cette conversion chez le baptisé est plus ou moins achevée, plus ou moins libre. « Entre Dieu et nous, dit ailleurs Madeleine (tome IX), compte seulement ce qui est libre ». Elle dit aussi : « la foi est un don de Dieu à un acte libre. » (Indivisible Amour p. 29). Dans ces belles lignes sur la conversion, elle insiste sur la liberté que Dieu nous donne de dire oui ou non :

« La conversion est un moment décisif qui nous détourne de ce que nous savions de notre vie pour que, face à face avec Dieu, Dieu nous dise ce qu’il en pense et ce qu’il en veut faire. A ce moment-là, Dieu nous devient suprêmement important plus que toute chose, plus que toute vie, même et surtout la nôtre. Sans cette primauté extrême, éblouissante d’un Dieu vivant, d’un Dieu qui nous interpelle, qui propose sa volonté à notre cœur libre de répondre oui ou de répondre non, il n’y a pas de foi vivace. Mais si cette rencontre est l’éblouissement de tout nous-mêmes par Dieu, cet éblouissement pour être tout à fait vrai, doit être tout à fait obscur. Avoir la foi vivante, c’est être aveuglé par elle afin d’être conduit par elle. Il nous est difficile d’accepter celle qui fut appelée ‘la lumière noire’.» ( La question des P.O. p. 219)

Puis Madeleine constate :

« A l’école d’Ivry, on apprend que la conversion et sa violence durent toute la vie. La vie nouvelle, le monde neuf où la ‘lumière noire’ nous guide, nous tendons sans cesse à en faire notre vieille vie, et un monde fait de main d’homme ; une vie où la foi ne bouscule rien, un monde avec lequel la foi s’accorde sans accrochage. » ( La question des P.O. p. 219)

3.2 Les épreuves de la foi

Heureusement, il y a la vigilance de Dieu qui nous guide à travers les épreuves de la « lumière noire » :

« Nous retomberions dans ces compromis sans la vigilance de Dieu qui permet à la foi de rester vraie en l’éprouvant. Il est bien intéressant de voir dans la vie des saints l’imagination de Dieu à l’œuvre… de la voir aussi à l’œuvre dans la vie des gens qui ont voulu être chrétiens pour de bon (…) On voit dans chacune de ces vies la raison qui, restant elle-même, doit obéir à la foi. » ( La question des P.O. pp 219-220)

Ces épreuves sont fécondes, nous dit Madeleine, elles nous apprennent ce qu’est la foi :

« Nous apprenons que la foi n’est pas un privilège du à l’hérédité ou à notre bonne conduite, mais qu’elle est la grâce de savoir que Dieu fait grâce, la grâce d’être dans le monde voué avec le Christ à sa mission de rédemption. Remis en état de conversion, nous apprenons que la foi (…) nous lie inextricablement à Dieu qui la donne et à l’homme, à l’humanité tout entière (….) C’est pour tous que chacun de nous reçoit la foi. La solitude où Dieu nous a poussés nous rend consciemment solidaires de tout homme vivant en ce monde. » ( La question des P.O. p. 222)

Finalement nous voyons dans cette « Leçon d’Ivry », le message ultime qu’elle nous a laissé, que si la rencontre de Dieu a été pour elle un éblouissement, cet éblouissement a pu prendre la forme d’une nuit de la foi. Les nuits ne lui ont sans doute pas été épargnées dans la solitude de la foi qu’elle a traversée dans le monde sans Dieu où elle a vécu : une solitude qu’elle appelait « apostolique » à propos de laquelle le cardinal Martini a vu en elle un Jérémie de notre temps :

« Les épreuves de la foi en milieu marxiste ne me paraissent pas être autre chose. Mais pour qu’elles ne nous écrasent pas, il faut que nous soyons certains que ces épreuves sont les conditions normales de notre vie (…) Il semblait autrefois que les cloitres aient l’exclusivité de ces épreuves et c’est sous l’habit religieux que les ‘docteurs mystiques’ nous les présentaient. Aujourd’hui, elles marchent dans la rue habillées de prêt-à-porter. C’est peut-être pour cela qu’on ne les reconnait pas toujours. » (La question des P.O. p. 220)

Certains pensent que Madeleine a la dimension d’un « docteur de la foi » à cause de la profondeur de son discernement et de ses intuitions fondatrices pour la situation de la foi dans un monde sécularisé. Nous pouvons notamment nous appuyer sur elle pour nous unir aux hommes autant qu’il est possible, tout en n’oubliant pas que notre foi qui est un don surnaturel nous rend étrangers au monde.

En conclusion

Quelques citations / définitions de la foi données par Madeleine Delbrêl :

« La foi, c’est une greffe du chrétien sur Jésus-Christ, une adhésion à ce que Dieu a révélé à l’humanité et que l’Église protège, en même temps qu’elle le transmet. » (Ath. et Ev.)

« La foi n’est pas une théorie, la foi est un fait. C’est en se réalisant que ce fait se prouve ».(Ath. et Év.)

« La foi, c’est l’engagement temporel de la charité de Dieu, c’est l’engagement de la vie éternelle dans le temps » (Ath. et Év)

« La foi est une passante : aucun temps ne lui est réfractaire ; elle n’est réfractaire à aucun temps » (Ath. et Év)

« Croire ce n’est ni sentir, ni voir, ni comprendre, c’est expérimenter un fait. » (Ath. et Év.)

« La foi est la science des réalités éternelles, le savoir-faire de la volonté de Dieu, la science de la charité » ( La femme, le prêtre et Dieu )

« La fragilité de la foi, elle vient souvent des choses trop petites qu’on lui fait faire. »

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